Alors, Docteur?

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Lorsque je reviens de chez le médecin, surtout ceux qui finissent en « logue », ma réponse à la question de mes proches «Alors, qu’est-ce qu’il a dit?»  est invariablement «Il faut que j’arrête de fumer.» Comme si tous les maux de la terre, les miens du moins, ne pouvaient être provoqués que par la cigarette.

Que ce soit le podologue, consulté pour un furoncle à l’orteil la veille d’une soirée où il était impératif que je chausse dix centimètres de talon aiguille, le dermatologue pour une rougeur mal placée – impossible à camoufler sous un col roulé lors d’un été caniculaire – ou le rhumatologue auquel je tentais d’expliquer que mon mal de dos était survenu juste après avoir pris le chat dans les bras, ils m’ont tous, à un moment ou à un autre de la visite, sermonnée sur les méfaits du tabac. De la part d’un pneumologue, je l’aurais compris, mais je n’en ai jamais consulté, préférant éviter certains diagnostics et dépenser le prix de ces consultations imaginaires en cartouches toujours bienvenues et réconfortantes.

Avec le temps, j’en avais déduit que ce petit morceau de papier enroulé autour de quelques feuilles sèches était le bouc-émissaire d’un mal bien plus grand, face auquel tous ces …logues sont impuissants: la vieillesse. Je leur suis reconnaissante pour leur galanterie, mais j’avoue qu’au fond de moi, je leur reproche un peu leur hypocrisie.

Un médecin fait pourtant exception. Jamais mon psychiatre n’a soulevé la moindre critique à l’égard du tabac. Il faut dire que jamais non plus, je ne l’ai vu sans une cigarette allumée entre les doigts. C’est un Iranien d’une soixantaine d’années aux manières douces empreintes d’une bonhomie toute orientale, dont les mains semblent vivre une vie indépendante de sa volonté. Dès que sa cigarette s’éteint, sa main droite plonge au fond de la poche de sa veste et en tire délicatement une nouvelle, alors que la gauche s’empare du briquet pour l’allumer. Ce geste répétitif me fascine au point que je me surprends parfois à l’imiter, mais malheureusement sans sa belle aisance.

La semaine dernière, je lui demandai pourquoi il ne me faisait pas la leçon comme ses confrères et il me raconta que tous les hommes de sa famille, de père en fils, aussi loin qu’il pouvait remonter dans le temps, avaient toujours fumé. Même pendant les quelques semaines de la Révolte du Tabac en Perse, ses aïeux avaient réussi à fumer en cachette. « Nous voyons la vie à travers des volutes de fumée. Cela nous protège du mal, c’est notre insigne. Du reste, c’est dans nos gênes, nous en portons tous la marque, dès notre naissance. Regardez mon index droit: il est légèrement déformé au niveau de l’articulation, juste à l’endroit où je tiens la cigarette. Cette déformation, mon père l’avait, mon grand-père aussi. Et mon fils est né avec. Pour nous, ne pas fumer, c’est mourir. »

J’ai regardé mon index, parfaitement droit, un peu déçue. J’aurais aussi aimé porter la marque du fumeur. Il remarqua mon air dépité et tenta de me rassurer:

– Vous verrez, un jour, vous l’aurez aussi cette déformation. Mais dans votre cas, ajouta-t-il malicieux, ce ne sera pas à cause de la cigarette, ce sera l’âge.

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6 Commentaires

Classé dans Articles, Humeurs

6 réponses à “Alors, Docteur?

  1. Jolie histoire malicieuse.

  2. Toujours aussi talentueuse. ❤

  3. Marianu

    Toujours un plaisir de te lire😍

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