Le lion est mort ce soir

Emily Tan

Il y a deux mois encore, si j’avais tapé « Cecil » dans la barre de recherches de Google, les premiers liens proposés auraient certainement été des articles concernant soit l’homme d’affaires britannique Cecil Rhodes, soit les nombreux descendants de l’aristocrate anglais Sir Robert Cecil. Aujourd’hui, page après page, je ne vois que des liens traitant l’assassinat du lion Cecil au Zimbabwe le 1er juillet 2015.

Après un mois d’indignation populaire, relayée par les médias et les réseaux sociaux, commencent à sortir les premiers articles pour dénoncer cette indignation que certains jugent déplacée en regard des graves problèmes – boudés par le grand public – auxquels doivent faire face, autant les Zimbabwéens que certaines autres populations défavorisées, prenant pour exemple l’assassinat d’Ali Dawabcheh, un bébé palestinien de dix-mois, brûlé vif il y a quelques jours, par des extrémistes israéliens.

Effectivement, un contrôle rapide sur Google donne 112 millions de résultats à la recherche « Cecil + lion », mais 27’400 seulement à celle de « Ali Dawabcheh », 1 million à celle de « bébé + palestinien + brulé + vif » et 4 millions à celle de « palestinian + baby + burn + death ».

Je ne sais que penser de cette différence. L’une et l’autre des victimes étaient l’innocence incarnée.

Si le bébé avait été juif et tué par des Palestiniens, la couverture médiatique et l’indignation populaire auraient-elles été plus grandes ? Non. L’affaire Haya-Zissel Braun, le bébé de trois mois israélo-américain, tué lorsqu’un terroriste palestinien a foncé avec sa voiture sur un arrêt de bus à Jérusalem en octobre 2014, donne moins de 10’000 résultats sur Google. L’affaire Merah, en 2012 en France, où sept personnes dont trois enfants juifs ont trouvé la mort, donne un demi-million de résultats.

En réalité, c’est le nombre d’entrées concernant Cecil qui est surprenant. Il est plus du double des 50 millions que donne « Charlie + Hebdo ». Les indignés de cette immense indignation populaire auraient-ils raison ? Avons-nous à ce point perdu le sens des valeurs d’être plus touchés par la mort d’un lion que par celle d’un enfant ?

Non !

Cecil n’est pas le premier lion à se faire tuer. Selon l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature, le lion africain est considéré comme vulnérable depuis 2004 avec une population actuelle entre 23’000 et 30’000 individus. Entre 1999 et 2008, plus de cinq mille lions ont été tués, sans que l’opinion publique ne s’en émeuve. Alors pourquoi Cecil ?

Parce que Cecil avait un nom.

Et l’esprit humain a besoin d’un visage, d’un nom, d’un individu, pour pouvoir saisir l’ampleur d’une catastrophe. Souvenez-vous le tremblement de terre du 13 novembre 1985 en Colombie où quelques 23’000 personnes trouvèrent la mort. Pendant trois jours et trois nuits, les caméras du monde entier restèrent braquées sur l’agonie d’une adolescente, Omayra Sánchez, coincée dans les gravats. Cette focalisation des médias sur un individu fut plus tard critiquée comme ayant servi à occulter la faillite des secours locaux, mais pour le grand public, elle permit de mettre un visage sur une catastrophe dont l’ampleur était telle qu’il n’arrivait pas à la concevoir. 23’000 morts était un nombre, Omayra Sánchez était une victime.

Depuis, chaque catastrophe a eu son visage, sa victime.

Cecil est le visage d’une catastrophe. Celle d’une innocence assassinée. Mais, alors, pourquoi pas Ali ? Lui aussi est une innocence assassinée. Oui, mais Ali est une victime parmi d’autres et d’autres Ali ont ému nos cœurs avant lui.

Par contre, aucun lion, ni aucune girafe, aucun rhinocéros, aucun éléphant, assassiné avant Cecil, ne portait un nom comme lui portait le sien. Il faisait partie depuis 2008 de l’immense projet d’études sur les lions africains du département de zoologie de l’université d’Oxford et il était la première attraction touristique du parc Hwange, l’un des derniers grands sanctuaires pour les espèces protégées. C’était une bête magnifique, à la crinière noire, au regard ambré, à la démarche assurée et élégante, qui n’avait pas appris à craindre celui qui deviendra son pire ennemi, l’homme. Au contraire, l’homme était le dernier animal dont il aurait pu se méfier, puisqu’il le fréquentait régulièrement de manière pacifique. Cecil vivait à l’état sauvage dans un environnement hostile, mais où il aurait eu toutes ses chances de survivre jusqu’à un âge avancé.

Sauf qu’il a été dupé. L’homme, son ami, l’a appâté avec une charogne et Cecil est sorti du parc. Les règles n’étaient plus les mêmes. Son ami devenait son ennemi et Cecil n’eut même pas la chance de combattre, de se défendre. Son agonie a duré quarante heures. Et pour ajouter l’injure au crime, son cadavre a été vandalisé pour servir de décoration.

En apprenant la nouvelle, nous avons cru pouvoir dire que nous étions le lion, la victime innocente. Mais nous savions que nous étions l’homme, le traître.

Alors Cecil, à la différence d’Ali, est devenu non seulement le symbole de l’innocence assassinée, mais également celui du mal que nous pouvions faire. De son vivant, Cecil avait été le représentant du Paradis perdu, de la nature avant que l’homme n’y imprime sa marque. Il était ce que nous avions perdu dans notre tradition judéo-chrétienne et que nous pouvions entr’apercevoir, le temps d’un safari. En le tuant, nous avons souillé le jardin d’Eden.

Sa mort, bien sûr, n’est pas à mettre dans la même balance que celle d’Ali, mais nous ne pouvons pas lui enlever l’importance qu’elle représente pour l’espèce humaine. Elle nous rappelle ce que nous sommes en réalité : des brutes, des sauvages qui écrasons tout ce que se trouve sur notre passage, tout ce qui nous empêche de progresser, d’avancer, d’assouvir nos désirs, nos ambitions. Tout, même ce qui nous permet de survivre, car sans Cecil, nous ne sommes plus rien ; sans Cecil, nous disparaissons.

Et s’il y a 112 millions d’entrées sur Google avec le nom « Cecil », pourquoi pas, si cela peut nous permettre de reprendre conscience de nos responsabilités en tant qu’espèce dominante sur cette planète ?

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4 Commentaires

Classé dans Humeurs

4 réponses à “Le lion est mort ce soir

  1. Claudine

    Wow Carherine, tu aurais dû devenir journaliste !!! Ton analyse est très pertinente et ce que tu dis mérite d’être entendu au même titre que les nombreux articles que nous avons pu lire sur ce sujet, y compris ceux qui expriment un début d’indignation à propos du tapage « excessif » Concernant Cecil.

  2. Marianu

    J’suis d’accord avec Claudine.

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