Art ou ne pas art, telle est la question

Inutile d’essayer de me justifier préalablement en prétextant que j’étais en vacances ce jour-là. Non! Non! Que j’aie été à Genève ou non n’aurait rien changé, j’aurais de toute manière passé à côté de cette polémique. Car les nouvelles genevoises ne m’ont jamais vraiment intéressée. Je les regarde d’une oreille et les écoute d’un oeil.

Il n’est donc pas étonnant que j’aie traversé un jour de fin juillet le pont du Mont-Blanc et que j’y aie découvert les drapeaux blancs à l’effigie de Döner Kebab sans savoir le moins du monde de quoi il s’agissait. Je me souviens de ma première impression: si le pont devient un support de publicité, où va-t-on? Mais avant même d’avoir atteint l’autre rive, je trouvais l’idée assez bonne: après tout, on traverse une crise, et si une société veut payer pour se faire voir et renflouer ainsi les caisses de l’Etat, pourquoi pas? En plus, les drapeaux se fondaient relativement bien dans le paysage et j’ai essayé d’imaginer l’effet que cela aurait donné si Mc Donald’s avait pris cette initiative en premier. Encore que leur logo aux couleurs rouge et or ne soit pas si étranger à nos couleurs genevoises…

Marine Galley/BFAS Blondeau Fine Art Services

Les drapeaux sont entrés dans mon univers urbain, l’été est passé et aujourd’hui, par hasard, je tombe sur un article de la Tribune de Genève à ce sujet. Je n’avais donc pas lu ceux de l’inauguration à mi-juillet, mais celui d’aujourd’hui m’a particulièrement bien résumé la situation. La catégorie Art contemporain de la rubrique Culture titre en gros: « Les kebabs sur le pont du Mont-Blanc ont été retirés hier. Réactions ». Stupeur et tremblement!, pour citer l’adorable Amélie Nothomb, mais j’aurais tout aussi bien pu chercher du côté du Capitaine Haddock: « Mille milliards de mille sabords de tonnerre de Brest! » Qu’est-ce que la culture ou l’art contemporain a à voir avec ces publicités? Je continue ma lecture et le chapeau de l’article me confirme que ce n’est pas une erreur de disposition éditoriale: « Les drapeaux de l’artiste Jonathan Monk ont suscité la polémique cet été. Quelles conclusions en tirent la Ville et les organisateurs? »  On parle donc bien d’art ici!

A moins que… Dans mon esprit chicanier s’insinue l’idée que « l’artiste » Jonathan Monk est certainement le fils désoeuvré et boutonneux de la favorite du cousin au second degré du meilleur ami de notre cher magistrat en charge de la Culture et que notre République de copains et de coquins lui a trouvé une position quelconque afin que les affaires de l’Etat puissent continuer à tourner, tout le monde sachant l’influence des éminences grises telles que les favorites dans les gouvernements. Bien m’en a pris de ne pas publier une telle information au vu et au su de tout le monde, car Jonathan Monk est réellement un artiste contemporain, anglais de surcroît. Je googlise son nom, choisis les liens photos et regrette sur le champ d’avoir raté ma vocation. Mon mari, l’autre jour, plaisantait au sujet du sprinter Usain Bolt qui gagne 30’000 euros par seconde, et je me demande ce qu’il dira lorsqu’il verra l’art de Jonathan:

© Jonathan Monk
All the tens in 2010 (in order of appearence), 2010
calendar sheets
17,5 x 80 x 3,5 cm

Mais revenons-en à mes kebabs!  Certaines phrases me sautent au visage: « Les Arabes envahissent les Fêtes de Genève » (Heureusement, tiens! Le jour où ils ne les envahiront plus, nous n’aurons plus que les yeux pour pleurer); « La Ville encourage la malbouffe » (C’est un peu exagéré, non? Les kebabs, c’est juste de la viande grillée comme nous l’aimons, surtout quand nos voisins la préparent sur leur terrasse ou dans leur jardin les jours où la bise souffle dans notre direction); « C’est avec nos impôts que l’on finance ces affreux drapeaux qui ne sont pas de l’art » (La remarque est pertinente, maintenant que j’ai compris que ce n’était pas de la publicité. Heureusement, la réponse arrive quelques lignes plus loin: « Pas de coûts pour la Ville! »). Les journalistes n’ont pas réussi à recueillir un seul commentaire positif. Les réactions parlent d’elles-même: le peuple est mécontent!

Maintenant les conclusions des organisateurs. Le but de la démarche était de « sortir l’art contemporain de son quartier de prédilection et l’ouvrir au grand public ». Sérieux? Je ne suis pas une experte de l’art contemporain. Loin de là! En fait, mes connaissances se sont arrêtées devant une toile blanche. Non! Pas blanche! Une toile non peinte, une toile vierge, intitulée Pré avec vache. J’avais demandé où était le pré et on m’avait répondu que la vache l’avait brouté. Et la vache? Elle était partie puisqu’il n’y avait plus rien à brouter… Depuis, l’art contemporain et moi avions pris des chemins différents. Je suis donc la citoyenne idéale pour expérimenter ce genre de projet. Dois-je vraiment vous le dire? L’Association Quartier des Bains ne m’a pas plus ouverte à l’art contemporain que les prés et les vaches. Elle a failli!

Pré avec vache

Cette association parle en outre d’aspect « socioculturel », de questions de « pluriculturalité et d’immigration ». Intéressant! En plus d’être de l’art, ces drapeaux étaient donc l’oriflamme de nos minorités? Et moi qui croyais que ce genre de représentation, publicitaire ou artistique, où une minorité, quelle qu’elle soit, est figée dans une position subalterne, était au contraire devenu la bannière à honnir des mentalités racistes! Je me surprends un l’instant à imaginer le pont du Mont-Blanc orné de la figure épanouie d’un certain tirailleur sénégalais qui a accompagné notre enfance…

Les conclusions de nos autorités ne sont pas plus convaincantes. Notre cher magistrat en charge de la Culture, vous savez celui dont le meilleur ami… Non, ne revenons pas là-dessus! Sami Kanaan, donc, nous explique que la présence de l’art contemporain dans l’espace public « est un excellent outil pour apprivoiser l’évolution du monde urbain. » Apprivoiser quoi? De quoi parle-t-il? Si vous en avez la moindre idée, n’hésitez pas à m’en faire part. Il ajoute que cette manifestation « est une prise de risque qui est perçue, à l’étranger, comme un signe positif d’ouverture en matière d’art. » Voilà qui me rassure: notre élu municipal s’inquiète de sa quote de popularité à l’étranger. Se destine-t-il à une carrière internationale qui l’emmènerait loin de nos frontières? Je tiens ici à lui manifester mon plus grand soutien dans ses démarches.

Mais rendons à César ce qui revient à César. La star de cet événement est quand-même notre ami désoeuvré et boutonneux… que dis-je? Je veux bien sûr parler de l’artiste Monk. Et bien, figurez-vous qu’il n’est pas du tout préoccupé de la question de la réception de son travail. « Beaucoup de gens n’ont pas compris qu’il s’agissait d’une oeuvre artistique, ce qui fait d’ailleurs presque partie de la démarche de l’artiste, » nous confirme notre futur politicien international. A défaut de m’être ouverte à l’art contemporain, j’ai au moins compris une chose: être artiste contemporain, c’est faire tout et n’importe quoi et, en plus, se ficher de son public. Quel beau métier!

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4 Commentaires

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4 réponses à “Art ou ne pas art, telle est la question

  1. Patrizia Chollet

    Je comprends maintenant tes questions au sujet des Kebabs! J’étais très inquiète pour ton mari!

  2. J’aime bien ton article.
    Je ne partage pas entièrement ton avis mais mon mari le partage, lui.
    Personnellement l’art moderne me plaît parfois même si je conviens tout à fait que certains « artistes » ne le sont que de nom et en fonction de leur cote de popularité.
    Je viens de trouver un site qui revend les roses de cèdres que j’ai trouvées par terre au pied de l’arbre qui nous accueille au collège. J’ai d’abord trouvé « fort de café » qu’elle veuille les vendre à 30 Euros pièce… puis j’ai mieux lu et vu qu’elle les plonge dans de la résine, les assortit avec des perles, des chaînes… tout un travail de création.
    Finalement j’admets que la réalisation finale soit devenue de l’art et vaille le prix réclamé! Je vais donc mettre un lien jusqu’à son site dans l’article que j’ai consacré à ces fleurs de bois qui me ravissent, parce qu’elle a eu une idée d’artiste là où je me suis contentée de photographier.
    En conclusion: Le pré avec vache… était une idée humoristique et un concept original… Le blanc est un blanc spécial de ce fait.
    Par ailleurs je comprends très bien que le racisme ordinaire te révolte mais que veux-tu dire par « Le jour où ils ne les envahiront plus, nous n’aurons plus que les yeux pour pleurer »?
    Tu veux sans doute dire que de la mixité sociale naît la richesse de la civilisation, non?
    « Envahir » est un terme qui évoque la violence, l’esprit de domination… c’est juste ce point qui me gêne.
    Quand enfin les gens auront tous un même objectif humaniste de civilisation démocratique tout ira mieux, non?

    • Pour répondre à votre question, il faut se placer dans le contexte social de Genève. Les Fêtes de Genève durent tout l’été, et c’est le rendez-vous des grosses fortunes arabes. Les quais se transforment en une promenade de familles du Moyen-Orient qui déambulent parmi les festivités. Chaque année je les attends avec impatience, car elles apportent une note exotique à notre ville, malgré la tristesse des vêtements des femmes, fantômes noirs dont on distingue à peine les yeux derrière leur niqab. Je ne suis pas la seule à les attendre, les hôteliers, les commerçants, les restaurateurs sont aux petits soins auprès d’elles, car pendant quelques semaines elles redonnent un souffle à notre économie en crise. La preuve, après les attentats du 11 septembre 2001, les Moyen-Orientaux ne sont pas venus pendant quelques années, préférant d’autres cieux plus accueillants et nous n’avions que nos yeux pour pleurer. Alors, lorsque je lis que les Genevois osent dirent, au sujet des drapeaux, que « les Arabes envahissent les Fêtes de Genève », je leur réponds « heureusement! »

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